
Nous vivons à une époque où l'accès à l'enseignement chrétien est sans précédent. Sermons, podcasts, vidéos, méditations , citations et commentaires théologiques circulent désormais plus vite et plus largement que jamais, et nous demandent moins d'efforts. En quelques clics, un croyant peut écouter les voix les plus influentes de l'Église universelle, parfois même plusieurs en l'espace d'une heure.
Et pourtant, quelque chose cloche.
Malgré l'abondance d'informations, de nombreux croyants sont moins enracinés, moins formés et moins capables de s'attacher suffisamment longtemps à une seule vérité pour qu'elle façonne leur vie. Nous sommes exposés à plus d'idées que toutes les générations précédentes, et pourtant, nous sommes de plus en plus déracinés. Nombre de croyants restent insuffisamment formés : surstimulés, mais sans racines.
Les plateformes numériques ne sont pas neutres. Elles sont formatrices. Elles ne se contentent pas de diffuser du contenu ; elles façonnent les consciences. Elles nous conditionnent – insidieusement mais inexorablement – à privilégier la rapidité à la profondeur et la réaction à la réflexion. Avec le temps, elles éduquent nos instincts : ce qui nous paraît crédible, ce qui nous paraît pertinent et ce qui mérite notre attention.
La Bible présente la formation d'une manière très différente. La personne bénie médite jour et nuit sur la loi du Seigneur. Paul parle d'un renouvellement de l'esprit – non pas d'une simple information ou inspiration, mais d'un véritable renouvellement. Jésus nous avertit que la semence semée en terre peu profonde germe rapidement, mais se dessèche tout aussi vite. Mes amis, la formation est un processus lent. Une attention sincère et soutenue est indispensable à la transformation. Il n'y a pas de raccourcis.
L'attention, et non l'accès, est notre plus grand combat spirituel.
J'en suis venu à considérer notre condition actuelle comme une sorte de lèche-vitrines intellectuelles . Nous piochons des idées comme on flâne devant les vitrines d'un magasin : nous nous attardons juste assez longtemps pour remarquer, hocher la tête et passer à autre chose. Une vidéo par-ci, un extrait par-là. Une citation, une intuition soudaine, une résonance fugace. Rien de tout cela n'est fondamentalement mauvais. Le danger réside dans la répétition.
Lorsque l'engagement se transforme en échantillonnage perpétuel, nous restons rarement assez longtemps pour que la vérité nous confronte, nous corrige et, finalement, nous change. L'exposition commence à remplacer la contemplation. L'inspiration se substitue à la formation. L'auteur de l'Épître aux Hébreux décrit des croyants devenus « sourds à l'écoute », non pas par manque d'information, mais par manque d'endurance et de pratique. Le problème n'est pas l'accès, mais l'attention.
Les pasteurs ne perdent pas les cœurs, ils perdent l'attention.
Depuis des mois, je travaille en étroite collaboration avec des professionnels des médias talentueux, des personnes qui maîtrisent la création de contenu, les algorithmes et la portée. J'ai constaté l'efficacité de ces systèmes. Nombre de pasteurs, d'enseignants et d'évangélistes dévoués animent l'espace public avec sagesse et intégrité. Mais avec le temps, j'ai pris conscience que ce mode d'engagement influence non seulement le contenu des propos, mais aussi notre façon d'écouter et, finalement, notre façon de penser. Il conditionne orateurs et auditeurs à privilégier la performance à la forme, l'engagement à la pérennité. C'est dans le pastorat que j'en perçois le plus clairement les conséquences.
Chaque année, je voyage sur les cinq continents pour prêcher, enseigner et former des responsables. Des cultures différentes. Des histoires différentes. Pourtant, une même préoccupation, discrète mais récurrente, se fait jour : le ministère pastoral est devenu plus difficile, non pas par résistance, mais parce que l'attention se disperse. Un pasteur se tient devant son assemblée et exprime une direction qu'il croit être l'appel du Seigneur : une exhortation , une correction, une invitation à une obéissance plus profonde . L'assemblée écoute et répond avec ferveur. Mais le dimanche soir, beaucoup auront déjà consommé des dizaines d'autres messages – sermons, podcasts, extraits – de personnes en qui ils ont confiance. La semaine suivante, l'exhortation initiale a perdu de son impact, non pas par manque de substance, mais parce qu'elle a été noyée sous un flot d'informations.
Quand on encourage les croyants à goûter sans cesse à tout, les pasteurs se retrouvent en compétition, non pas avec la rébellion ou la résistance, mais avec l'abondance. Et dans ce contexte, l'autorité pastorale s'érode insidieusement. Car guider, c'est s'engager sur la durée, et former, c'est se souvenir. Cela crée une tension sourde mais paralysante pour les responsables.
D'un côté, la pression s'accroît pour optimiser l'information, pour condenser la vérité dans des formats toujours plus courts et captivants, afin de rester audible dans le flux médiatique. De l'autre, la crainte de perdre toute influence si l'on refuse de se plier à cette logique est bien réelle. Mais il s'agit d'une fausse dichotomie.
La Parole de Dieu exerce une influence d'une autre nature : elle repose sur la fidélité plutôt que sur la fréquence. Jésus n'a pas cherché à toucher un large public. Paul n'a pas adapté ses lettres à la diminution de la capacité d'attention. Les prophètes n'ont pas été rejetés pour leur manque de clarté, mais parce qu'ils proclamaient une vérité exigeant de la persévérance. L'autorité dans le Royaume de Dieu ne s'acquiert pas par la foule. Elle se forge par l'obéissance, la patience, l'épreuve et une fidélité constante.
L'inspiration s'estompe. L'obéissance demeure.
L’Église a toujours été façonnée par ce à quoi elle s’intéresse. À chaque génération, les croyants ont dû discerner quels outils contribuent à leur formation et lesquels la déforment insidieusement. Notre époque ne fait pas exception – elle est simplement plus rapide, plus bruyante et plus encombrée.
L’invitation qui nous est adressée n’est peut-être pas de parler davantage, mais de nous attarder. Non pas de picorer sans cesse, mais de méditer profondément. De ne pas confondre inspiration et obéissance, ni ambition et fécondité. Les graines ne germent pas en public. Elles germent sous terre, invisibles, sans applaudissements, façonnées par le temps. Et à une époque où l’on est habitué à passer rapidement à autre chose, une attention soutenue est peut-être l’un des actes les plus à contre-courant – et les plus fidèles – qui restent à l’Église.
Né en Ouganda, le Dr Dennis Sempebwa est un leader apostolique, un éducateur et un intellectuel engagé qui a œuvré dans 91 pays. Il est président d'Eagle's Wings International, une organisation mondiale qui chapeaute des initiatives de ministère, de leadership et d'aide humanitaire.